La médiation mort-née de Macron sur le Kurdistan irakien

Avant même d’avoir eu lieu, la visite à Paris, jeudi, du Premier ministre irakien, a provoqué un cafouillage diplomatique entre Paris et Bagdad sur la question kurde, Emmanuel Macron ayant été contraint de remiser son offre de médiation.

Les effets d’annonce ont parfois aussi leurs ratés. Depuis que le Premier ministre irakien a sèchement repoussé l’offre de médiation de Paris sur le dossier du Kurdistan irakien, il y a comme un certain “embarras” à l’Élysée et au Quai d’Orsay, reconnaît un diplomate français. Et Paris tente désormais d’ajuster son discours officiel.

Emmanuel Macron a proposé, lors d’un entretien téléphonique avec Haïdar al-Abadi, le 27 septembre, la médiation de la France afin “de ne pas laisser les tensions s’installer”. Au cours de cet échange, “Emmanuel Macron a rappelé l’importance de préserver l’unité et l’intégrité de l’Irak tout en reconnaissant les droits du peuple kurde”, avait fait savoir l’Élysée le 30 septembre.

Une information démentie durant le week-end par les autorités de Bagdad qui ont affirmé qu’il n’y avait pas eu mention de “la nécessité de reconnaître les droits des Kurdes ou de l’arrêt de l’escalade par Bagdad” et que l’invitation à Paris n’était en aucun cas liée au référendum d’autodétermination du 25 septembre.

À la veille de la venue en France du Premier ministre irakien, l’entourage du chef de l’État assure dorénavant que cette visite est liée à la “lutte contre le terrorisme et à la reconstruction de l’Irak”.

“Pas d’ambivalence de la position française”

“On voit bien que Paris marche sur des œufs, estime Myriam Benraad, professeure assistante en sciences politiques à l’université de Leyde aux Pays-Bas, spécialiste de l’Irak et auteure notamment de ‘Irak, la revanche de l’histoire : de l’occupation étrangère à l’État islamique’. Emmanuel Macron n’a jamais apporté un appui explicite à la cause kurde et [le ministre des Affaires étrangères] Jean-Yves Le Drian avait bien dit en septembre que le référendum kurde était inopportun. Il n’y a donc pas d’ambivalence de la position française sur cette question, juste une volonté de ne pas se mettre à dos les Kurdes et de rappeler qu’ils ont toute leur place en Irak.”

La réaction du Quai d’Orsay au lendemain de la mort de l’ancien président irakien, le Kurde Jalal Talabani, va d’ailleurs dans ce sens. “Après avoir résisté au régime de Saddam Hussein, il avait activement participé à la reconstruction du pays en contribuant de façon significative à la rédaction de la Constitution irakienne de 2005. L’objectif posé par cette Constitution d’un Irak à la fois souverain, pluriel et démocratique reste entièrement d’actualité”, a ainsi déclaré, mercredi 4 octobre, la porte-parole du ministère français des Affaires étrangères.

La France entretient de bonnes relations avec les représentants du Kurdistan irakien et n’oublie pas que les Kurdes ont été au premier plan, sur le terrain, dans la lutte contre l’organisation État islamique (EI). Il s’agit donc pour le président français, lorsqu’il mentionne le référendum d’autodétermination kurde, de montrer qu’il “prend acte des réalités locales et des évolutions dans le pays”, selon Myriam Benraad.

“La France est un acteur de second plan en Irak”

Pour bien souligner les liens existants entre Paris et Bagdad, l’Élysée a également tenu à rappeler que, parallèlement à son engagement militaire en Irak dans le cadre de la lutte contre l’EI, la France est engagée dans des “projets de coopération et de soutien” à la stabilisation du pays, notamment dans les domaines du déminage, de la santé, de l’accès à l’eau, et de l’éducation.

Au total, la France a débloqué près de 500 millions d’euros pour aider l’Irak à renouer avec une stabilité économique et à se reconstruire après des années de longs et violents combats. Sans oublier les entreprises (Lafarge, Total, Alstom, Airbus, Thales, Veolia, Sanofi) qui investissent dans le pays. En 2015, les échanges commerciaux entre la France et l’Irak se sont élevés à 1,26 milliard d’euros.

“Côté irakien, la fin de non-recevoir d’Abadi à discuter du Kurdistan illustre, d’une part, que son gouvernement est dans la négation de la problématique kurde et, d’autre part, qu’un fort sentiment souverainiste à empreinte chiite assez marquée monte actuellement en Irak, souligne Myriam Benraad. Pour Abadi, la France n’a pas à mettre son nez dans les affaires intérieures irakiennes”.

Il paraît toutefois peu probable que la question kurde ne soit pas du tout évoquée lors de l’entretien qu’auront jeudi matin Emmanuel Macron et Haïdar al-Abadi. Reste à voir les éléments de langage qui seront utilisés lors de leur déclaration conjointe à la presse. Mais le cafouillage diplomatique des derniers jours a montré qu’il ne fallait pas attendre grand-chose de cette rencontre.

“Emmanuel Macron ne peut pas être aussi offensif que sur la Libye, par exemple, car il sait très bien que la France est un acteur de second plan en Irak, explique Myriam Benraad. Il n’a pas la même marge de manœuvre dans ce pays, qui reste encore le pré-carré des États-Unis.”

http://www.france24.com/fr/20171004-irak-kurdistan-emmanuel-macron-visite-haidar-al-abadi-mediation-cafouillage-diplomatique

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